En qualité de président du gouvernement socialiste espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero effectuera le 13 octobre sa première visite
officielle à Washington en cinq ans et demi de pouvoir. Bush et Zapatero s'étant ignorés pour cause d'Irak et d'incompatibilité idéologique, le symbolisme de cette
visite est manifeste.
Elle découle d'une invitation du nouveau président des Etats-Unis, Barack Obama, et son annonce, vendredi, continue à faire grand bruit à
Madrid. Peut-être autant qu'en fit sans doute légitimement, quelque part en Afrique au début du siècle dernier, le premier voyage à Paris d'un roi bantou. La visite
jette un peu d'eau claire sur la pente savonneuse que dévale la crédibilité de Zapatero. Son indécision et ses erreurs présumées attiseraient la crise. L'opposition,
mais pas seulement elle, l'en accuse.
Les stratèges zapatéristes croient qu'il sera désormais plus difficile d'accréditer auprès de l'opinion publique l'incapacité supposée
d'un homme qui va débattre en tête-à-tête avec Obama de la crise globale, du réchauffement planétaire, de l'évolution de l'Amérique latine, de la guerre en Afghanistan
et des relations entre les Etats-Unis et l'Union européenne (UE), que l'Espagne de Zapatero présidera au premier semestre 2010.
18,5% de chômeurs
Parmi les téléspectateurs du prochain reality show Obama-Zapatero, une reality masse de 4,2 millions de chômeurs. Soit 18,5% de la
population active de l'Espagne selon Eurostat, l'Office statistique des Communautés européennes. Ces chiffres assurent à Zapatero une triple médaille d'or européenne du
chômage: en volume absolu, en pourcentage (le double du taux moyen des 27 pays de l'UE) et en nombre global de nouveaux chômeurs, quasi 2 millions de plus en 15 mois (de
mars 2008 à juin 2009 selon l'INE, l'Institut national espagnol de statistique).
Les dépenses sociales explosent alors que s'effondrent l'investissement, la production, la consommation des ménages et donc les recettes
fiscales. L'OCDE, le FMI et la Commission européenne prédisent que l'Espagne sera la dernière grande nation occidentale à sortir de la crise, probablement pas avant
2011. Pour parer à cette légère "décélération", selon le bon mot longtemps utilisé par Zapatero pour nier une crise qui ose le défier, le Batman socialiste
promet un alourdissement fiscal "temporaire et limité" de... 15 milliards d'euros en 2010! "La plus formidable hausse d'impôts de notre démocratie et cela
pour payer les erreurs del señor Zapatero" martèle Mariano Rajoy, président du Parti Populaire (PP, droite démocratique). Il souligne que pour hâter la sortie de la
crise, la chancelière allemande Angela Merkel va, elle, alléger la fiscalité si elle gagne les élections fédérales du 27 septembre.
Le PP remporta le scrutin européen de juin dernier en Espagne et il y caracole désormais en tête des sondages. D'où les rêves à voix haute
de retour anticipé aux urnes pour stopper la chute des Espagnols aux enfers. Et cela 18 mois à peine après la seconde victoire de Zapatero aux législatives.
Si les forces politiques et les agents sociaux n'arrivent pas à un accord pour sortir de la crise, "il serait approprié de convoquer
des élections générales" avertissait jeudi le président de la Confédération espagnole des caisses d'épargne, Juan Ramon Quintas. Il s'agirait, selon lui, de
conférer à un autre gouvernement la capacité d'action dont a besoin l'Espagne.
Le PP a aussitôt empoigné cette perche. "Des voix importantes réclament des élections anticipées. Cela reflète l'état d'esprit de
nombreuses personnes" clame Mariano Rajoy. Il prétend que "la société [espagnole] va d'un côté", tandis que Zapatero, "perdu, va de
l'autre".
Complot de la vieille garde socialiste?
Des appels plus pernicieux sont lancés par des socialistes en faveur d'une relève de Zapatero par un autre socialiste. Ainsi,
l'ex-ministre socialiste Javier Gomez Navarro, actuel président du Conseil supérieur des chambres de commerce, présentait-il vendredi le commissaire européen Joaquin
Almunia comme "un fantastique président du gouvernement". Egalement ex-ministre socialiste, Joaquin Almunia fut aussi secrétaire général du Parti socialiste
ouvrier espagnol (PSOE), poste auquel lui succéda José Luis Rodriguez Zapatero.
La rumeur d'un complot de la vieille garde félipiste [de l'ex-leader socialiste Felipe Gonzalez; ndlr] contre la jeune équipe zapatériste
explique la résolution adoptée samedi à Madrid par les quelque 200 membres du comité fédéral du PSOE. "Nous, les socialistes, sommes orgueilleux du
gouvernement" affirment les comitards. Leur conviction "que nous avons surpassé les pires moments de la tourmente économique et financière" risque
cependant de n'être qu'incantatoire, comme les rogations organisées par l'Eglise dans les campagnes lors de grandes sécheresses.
L'inquiétude de Zapatero s'alimente aussi de l'alerte donnée à gauche de sa gauche. Renfort habituel de la majorité parlementaire
seulement relative des socialistes, Izquierda Unida (IU, Gauche unie, écolo-communiste) prévient par la voix de son coordinateur général, Cayo Lara, que "l'automne
sera chaud". Selon lui, le gouvernement "ne peut pas parler de hausser la TVA sans expliquer si l'augmentation [de cet impôt] portera seulement sur les
articles de luxe ou si elle frappera l'immense majorité des citoyens. Zapatero a généré une incertitude impressionnante". Le leader socialiste est victime de sa
propre "politique erratique" renchérit Gaspar Llamazares, député d'Izquierda Unida.
Même El Pais...
Fâché, il est vrai, des avantages offerts par Zapatero à des concurrents, même le groupe de presse Prisa sonne le tocsin. Son quotidien
emblématique El Pais, pilier depuis plus de trente ans de l'influence du PSOE, écrit : "La sensation croissante que Zapatero agit avec imprévision et légèreté face à
l'une des crises économiques les plus graves de l'histoire commence à lui passer facture ... Gérer l'usure [du pouvoir] n'est facile pour aucun dirigeant
politique, mais dans le cas de Zapatero, la tâche se complique davantage du fait que son ascendant sur son parti ne se base pas sur la détermination et le bien-fondé
d'un projet clairement formulé, mais sur la promesse et l'obtention de victoires électorales moyennant le respect de ses critères variables en fonction de chaque
conjoncture. Si, comme c'est le cas depuis le début de la crise économique, surgissent des doutes quant à la répétition de ces victoires électorales, c'est la manière
particulière de Zapatero d'exercer le pouvoir qui perd son fondement". [Editorial du 16 septembre 2009; ndlr].
Dans ces circonstances, bienvenue soit pour Zapatero la bouée de sauvetage médiatique que lui lance Obama en l'invitant officiellement à
la Maison blanche. Les socialistes espagnols misent sur l'effet durable d'une complicité "progressiste" entre les deux hommes. A ce propos, à la veille des
élections européennes du 7 juin, la nº3 du PSOE, Leire Pajin, avait adressé aux Espagnols cette étonnante recommandation: "Je vous suggère d'être attentifs au
prochain événement historique qui se produira sur notre planète: la coïncidence de deux présidences progressistes des deux côtés de l'Atlantique, la présidence d'Obama
aux Etats-Unis et la présidence de l'UE qu'assumera Zapatero" [au premier semestre 2010].
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