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Auteur: César Oliveira www.olhares.com
suite de l'article extrait de la Revue Alfarrabio!
par Rosario Duarte da Costa
24/01/2010
Le voyage utopique comme parcours initiatique
Mais l’utopie elle-même est une lutte collective. En fait, il ressort clairement de l’œuvre de Manuel Alegre que toute vie est un combat car, dès l’enfance, l’individu se construit en se confrontant aux difficultés de l’existence[81], symbolisées par la pomme hors d’atteinte que l’enfant cherche à attraper, d’où ces vers : « […] E a velha e terna macieira. / Sua maçã difícil. / Como o poema a nascer da tua vida. » (p. 48).
Le symbolisme du désert, de la mer, du sud et de la couleur bleue
On ne s’étonnera donc pas de retrouver le thème du voyage initiatique qui se double d’un voyage utopique, le voyage connotant la transformation[82]. En effet, le poète décrit tantôt le voyage initiatique à travers le désert, tantôt le voyage utopique - en bateau pour mieux respecter la tradition maritime des utopistes et des Portugais[83] – par-delà les mers afin d’atteindre ce continent inconnu évoqué précédemment, ces «ilhas nunca vistas » (p. 54). Dans la troisième partie du recueil, intitulée « O homem sentado à mesa », ce thème du voyage utopique est très présent : « O homem que está à mesa / Atravessou muitos desertos / Virou do avesso a certeza / Naufragou nos mares do sul » (p. 58) ; l’homme, porté par son idéal, ne peut résister à l’appel d’un ailleurs qui s’annonce prometteur : « Às vezes levanta voo / Para outro espaço outro azul / E deixa dentro das sílabas / Um rastro como de sul. » (p. 60).
Au plan symbolique, on remarquera ici le recours à deux éléments récurrents : le bleu, de la mer et du ciel, et le sud[84]. Dans l’imaginaire collectif portugais, le sud rappelle immédiatement l’épopée maritime des Portugais, lesquels en longeant les côtes africaines toujours plus vers le sud ont fini par découvrir la route vers les Indes, tant convoitée : symboliquement, il ouvre la voie à l’utopie[85]. Les « ilhas do Sul impossível » dont il est question dans le poème « Lisbon Revisited (1926) », d’Álvaro de Campos, hétéronyme de Fernando Pessoa, lequel dans Mensagem compose du reste un poème intitulé « As Ilhas Afortunadas »[86], nous présente l’image d’un ailleurs paradisiaque, utopique.
Dans cette construction utopique, le bleu, quant à lui, est le chemin de l’infini et du rêve[87]. On retrouve aussi une autre référence au bleu ; il s’agit du bleu des yeux, dans lesquels notre regard aime à se noyer : « Quem pode ainda povoar de azul / os pátios do olhar ? » (p. 98). Ainsi, seuls ceux qui possèdent ces yeux bleus, reflets de la mer et du ciel immenses, ont la capacité d’entrevoir, comme par enchantement, cet autre espace, cet autre azur, c’est-à-dire le monde idéal cher à l’utopiste et au poète ; en effet, le bleu exprime « le détachement des valeurs de ce monde et l’envoi de l’âme libérée vers Dieu »[88] : on ne peut donc apercevoir ces horizons enchanteurs qu’à travers le regard bleu de l’utopiste, qui a le don de s’affranchir de tout ce qui l’entrave, au plan matériel, dans sa quête d’un monde parfait, le bleu connotant ce qui est immatériel et pur[89].
Ces deux symboles combinés – le bleu et le sud – résument bien la thématique du recueil : ils expriment tout à la fois la transformation grâce au rêve, le besoin de liberté, le désir de pureté et d’évasion vers un autre monde, vers le monde utopique ; mais le voyage utopique vers ce sud symbolique est un défi que les mers du Sud illustrent bien, une épreuve longue et périlleuse qui, en définitive, transforme l’homme, lequel apprend à se libérer de tout ce qui l’empêche de concrétiser son rêve d’un monde meilleur, afin de devenir l’homme « Que a si mesmo se transforma / No pássaro que busca a forma. » (p. 58).
Deux autres symboles : l’oiseau et le vert
Deux autres éléments viennent renforcer cette symbolique rassurante : il s’agit de l’oiseau et de la couleur verte, sur laquelle on insiste (p. 72). L’oiseau, médiateur entre le ciel et la terre, entre les hommes et les dieux, et symbole de l’âme, représente l’aspiration naturelle de l’homme à la liberté, l’appel de la transcendance qui permet à ce dernier de s’élever au-dessus de la grisaille du quotidien, de s’affranchir des contingences terrestres ; rappelons aussi que le nid de l’oiseau est une représentation du paradis[90]. Dans le recueil, cet oiseau est vert, le vert symbolisant l’espoir, la force et l’immortalité ; c’est aussi la couleur de l’oasis, du havre de paix régénérant[91]. C’est la raison pour laquelle cet oiseau vert, symbole de l’espérance utopique, intervient dans le recueil dans un contexte antipoétique, qui est celui de la société excessivement industrialisée où l’homme s’étiole dans la tristesse et la solitude :
Nos descampados deste tempo
Nos aeroportos auto-estradas
[………………………………]
Diante da folha branca
Da solidão suburbana
Onde a multidão se perde
Entre tristeza e tristeza
Às vezes um coração :
Talvez um pássaro verde
Ou talvez só a canção
Do homem sentado à mesa. (p. 62, 64)
Mais ce monde harmonieux, auquel il faut croire, n’est accessible qu’après une longue traversée du désert, image biblique que le poète emploie dans la dernière partie du recueil pour montrer qu’il faut beaucoup lutter pour l’atteindre : « É o último / país / por viajar. // […] // quarenta anos / errar / pelo deserto. // E só então a rosa. » (p. 106) ; le désert exprime ici la quête brûlante d’absolu. Le voyage vers ce dernier pays à explorer qu’est l’utopie est donc bien un parcours initiatique jalonné d’obstacles, d’où l’idée d’errance. Comme dans les récits mythiques et dans le récit biblique, le désert ou le vaste océan, ou encore la montagne (p. 102), qu’il faut franchir avant d’arriver à la Terre promise, représentent les difficultés que doit vaincre celui qui poursuit héroïquement son idéal[92] :
Podes dizer (e é verdade) que vens de longe
atravessaste os mares e as montanhas
sentiste o cheiro da pólvora e o assobio da bala
vestido com tuas armas errante pelo deserto
e por vezes perdido
nas ruas
de Babilónia (p. 34)
Le thème du refus
Pour entreprendre ce voyage, il faut avoir le courage de dire non à l’ordre établi, surtout lorsqu’il s’agit d’un ordre tyrannique, à l’instar du régime salazariste qu’a combattu Manuel Alegre, avec d’autres. A cet égard, le poète établit un lien entre l’histoire sainte et l’histoire moderne, montrant par là que rien n’est jamais définitivement acquis et qu’il ne faut jamais baisser sa garde. En effet, les quarante ans d’errance dans le désert sont une référence biblique à l’exil et à la captivité des Israélites à Babylone ; après avoir été dispersés en Babylonie, où ils connurent « soixante-dix années de servitude », et après avoir échappé à l’action punitive de Pharaon, les Hébreux durent encore errer quarante ans dans le désert pour se purifier. Le rapprochement avec la situation des Portugais est évident : Salazar a remplacé Pharaon et il a tyrannisé tout un peuple de 1928, date à laquelle il devint l’homme fort du gouvernement, jusqu’au moment où la maladie l’a contraint à quitter le pouvoir, en 1968. Ces quarante années de dictature salazariste – l’Etat nouveau, régime autoritaire et corporatiste, fut mis en place en 1933 - ont marqué les esprits au Portugal et acculé bien des Portugais à l’exil ; Jorge de Sena, un exilé tout aussi célèbre que Manuel Alegre, nous laissera une œuvre poétique au titre évocateur : Quarenta Anos de Servidão (1979). De 1968 à la Révolution des œillets, le 25 avril 1974, quelques années de lutte seront encore nécessaires pour que l’utopie, c’est-à-dire l’avènement de la démocratie, se concrétise enfin au Portugal, permettant le retour de nombreux exilés à la terre de leurs pères (p. 108). Il faut par conséquent lutter sans cesse pour réaliser ses espoirs :
Verás o texto abrir-se ao meio
passarás a seco entre as suas águas
E as ondas se fecharão
Sobre cavalo e cavaleiro
Faraó e os seus exércitos
Ou o silêncio Ou a morte (p. 110)
En somme, l’utopie est rupture : « Nós que fomos do não quando era o sim / e não caímos nunca em tentação. » (p. 50) ; au pays de la résignation, il s’agit là d’un non catégorique, d’une attitude radicale. Dans son recueil au titre fort suggestif, le poète exalte l’esprit rebelle des héros connus, comme le Che, ou anonymes mais réels qui savent tenir tête aux despotes, ou encore des héros mythiques comme Gilgamesh, prêt à braver les dieux pour découvrir le secret de l’immortalité, ou les bâtisseurs de la tour de Babel ; c’est à Babylone, lieu de captivité, que s’exacerbe le besoin d’évasion et de liberté. On aura compris que ce « não », sous la plume de Manuel Alegre, est un « non » de dépassement qui rejette l’immobilisme et le gémissant repli sur soi : il désigne ici le dépassement des difficultés, le dépassement de soi et, par voie de conséquence, la foi dans la volonté humaine.
Ainsi, le merveilleux monde utopique ne s’atteint qu’en tournant le dos au conformisme, au consensus stérile, au relativisme bien confortable, qui conduit parfois à de grands renoncements : «Este é o século e Babilónia vai contigo. / Ouves ? É o canto da grande dispersão. / Os anjos sentam-se nos degraus das estátuas / e fumam lentamente o cigarro do não. » (p. 100) ; on aura remarqué l’image peu orthodoxe des anges qui s’adonnent au vice du tabac et qui représentent l’anticonformisme prôné dans le recueil ; cette métaphore de la rébellion est même particulièrement provocatrice dans un pays profondément catholique comme le Portugal.
Remarquons également ici la mise à l’envers des choses, qui est un procédé utopique des plus simples[93]. Le recueil est une incitation à transgresser la norme pour libérer l’imaginaire et la parole, pour découvrir des mondes cachés qui se trouvent « Do outro lado de tudo No inverso / Do possível No adverso e no reverso Pelas / Águas que sub vão em cada verso » (p. 54) ; l’envers du monde est tellement plus séduisant et tentateur que la réalité immédiate et imparfaite[94].
C’est que l’idée subversive, à laquelle le poète se réfère (p. 88), définit également la pensée utopique. En fait, le thème plus général du refus parcourt la littérature utopique, comme le signale Jean Servier pour qui les utopistes sont « en rupture avec l’ordre social ancien », le genre utopique véhiculant une « critique de l’ordre social ancien, cette critique pouvant être implicite ou, au contraire, revêtir le caractère de la satire. »[95]. Le thème du refus implique, du reste, que le nouveau monde utopique soit situé en un lieu lointain, inaccessible, coupé de tout, pour bien montrer que cet ancien ordre social n’a rien à voir avec l’ordre utopique[96]. Dans le recueil de Manuel Alegre, c’est carrément un nouveau continent perdu au bout de l’océan ou plutôt, comme le dit Jean Servier, un « incertain géographique »[97] qui est esquissé en ces termes :
Tens de buscar ainda a permanência
E já não passam caravelas
Para o país da ausência
Navegar o regresso e o reverso
Soltar em nenhum mar as rotas velas
[…………………………………….]
[…………………………………….]
Barcas belas barcas belas
Eis as rotas que vão para Não Há (p. 52, 54)
Cet incertain géographique est ici magistralement décrit ; il suscite néanmoins une ambiguïté en ce sens qu’il souligne le caractère irréalisable du rêve utopique, ce dont les auteurs utopiques ont conscience[98]. Malgré tout, si l’on veut transformer le monde, le rêve utopique est nécessaire car il est la manifestation d’un désir de changement.
Ce désir n’a pu que s’exacerber chez un poète qui a vécu sous le régime totalitaire de Salazar, raison pour laquelle Paulo Sucena présente le poète comme un « cidadão livre, fraterno, solidário e insubmisso »[99]. Dans un tel contexte, l’insoumission est alors érigée en vertu civique et révolutionnaire par tous ceux qui résistent à l’oppresseur : « […] Manuel Alegre entrou na literatura portuguesa pela porta mais difícil : pela da contestação e pela da subversão de um sistema político e social dificilmente penetrável por outras armas que não fossem as da poesia que denuncia e resiste »[100]. L’insoumission devient même un signe identitaire, si bien que pour toute une génération Manuel Alegre incarne un « Aedo do Portugal insubmisso, que sempre rejeitou as mordaças », selon l’expression d’Urbano Tavares Rodrigues[101]. À ce propos, l’allusion aux Français qui, au moment de leur arrestation, entonnaient La Marseillaise pour inciter à la résistance antinazie ceux qui les voyaient partir pour les camps de concentration est un hommage que le poète, dès la première page de son recueil, rend à l’esprit de résistance : « Cartas de fuzilados : eles cantavam a Marselhesa » (p. 30). En revanche, ceux qui, sous la dictature, se montrent serviles sont voués aux gémonies : ils sont regroupés sous le terme dépréciatif de « vilanagem » (p. 50), qui renvoie à la société médiévale des serfs et des seigneurs féodaux tyranniques ; la compromission est ainsi nettement disqualifiée.
Le thème du refus devait donc se retrouver dans l’œuvre du poète à la fois pour des raisons historiques, et pour des raisons littéraires vu que la littérature utopique ne manque pas d’aborder cette question, l’utopiste menant toujours un combat prophétique en faveur d’un monde meilleur. On remarquera aussi que la rupture utopique n’a de sens que si elle est collective[102].
Ainsi, dans Babilónia perce la critique de l’individualisme, de l’industrialisation à outrance et de la société de consommation. Des mots comme só, sozinho ou solidão apparaissent souvent dans le recueil, la société étant dépeinte comme une jungle sombre où l’individu est en proie à la solitude (p. 40). A l’inverse du monde utopique, le monde où l’on vit est décrit comme un monde dégradé et dégradant ; le poète, reprenant un vers de Camões, s’en prend en effet à un monde « Onde nem folha ou erva cresce / Seco duro estéril tempo » (p. 64) ; c’est donc un monde artificiel et hostile. Appuyons-nous également sur cette stance, tirée de la cinquième partie du recueil, où s’expriment des préoccupations écologistes :
Eis o verde ocupado por cimento e pedra.
Aqui voaram escaravelhos
mas as aves partiram para outros bosques.
As casas crescem sobre a noite
e os violinos morrem no betão.
Magnólias : onde fica o vosso reino ?
Olhai a Europa de cimento armado
não resta mais do que uma flor de plástico. (p. 88)
On retrouve ici, en filigrane, l’utopie écologiste qui se fonde sur un retour à la pureté originelle du paradis terrestre. Puis vient la dénonciation de la société de consommation, où l’individu perd son âme :
De tanto consumir se consumiu
o homem. E já não há moedas
para meter na máquina e trocar a alma.
Como as aves partiu para outros bosques.
Os detergentes lavam a nossa roupa
mas quem nos lava o coração ?
As casas cresceram sobre o sonho.
Violinos : o vosso reino é sob as pedras. (p. 88)
Ainsi, laver le cœur de l’homme importe plus que laver le linge avec la meilleure des lessives ; autrement dit, le progrès technique ne vaut que s’il entraîne le progrès de l’espèce humaine. Or, dans le monde qui est ici dépeint, l’homme n’est pas un sujet mais un simple agent de production et de consommation ; notons du reste la subtile inversion du sujet dans le vers auquel nous faisons allusion. Toutefois, l’utopie résiste au béton armé, elle s’est envolée sur les ailes des oiseaux, pour se réfugier dans un espace protégé. Une fois de plus, la verte espérance l’emporte sur la désolation.
Dans Babilónia, nous avons aussi affaire à un monde superficiel où l’individu est un spectateur des événements ; les nouvelles lui parviennent sans cesse comme une rumeur à laquelle il reste indifférent et sourd, même lorsqu’elles sont bonnes :
Este é tempo de facto e de notícia.
Não ouves o rumor do acontecer ?
A fonte do petróleo (diz-se) vai secar
[…………………………………….]
verás a giesta e a catedral
a flor e a pedra
a breve eternidade dentro do efémero. (p. 94)
Avec les faits qui se succèdent rapidement et dont les médias ne montrent pas toujours le lien qui existe entre eux pour leur donner un sens, l’homme moderne vit constamment dans le factuel, l’événementiel, le transitoire, l’éphémère ; il ne connaît par conséquent que la surface des choses. Or, la poésie et l’utopie cherchent à transcender le temps, d’où l’allusion aux cathédrales de pierre qui traversent les siècles.
Dans un monde tourné vers la production et la consommation, il n’est pas étonnant que l’homme se montre insensible à l’art qui ne pénètre plus dans la vie quotidienne de tous, comme avant, il y a très longtemps ; les barbares sont donc de retour :
Os bárbaros estão dentro da cidade
talvez até dentro de ti.
Não ouves o rumor ? É Roma a rastejar
nas auto-estradas da tristeza
ou talvez Átila que passa
com seus corcéis de sonho e de sucata. (p. 98)
La florissante Rome d’antan, où les arts se sont épanouis, n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même ; Attila représente un monde brutal, dépourvu de sensibilité artistique.
L’utopie et la transcendance : la dialectique du dedans et du dehors
L’utopie, comme la poésie, recèle quant à elle une vision transcendante du monde et de l’homme, qui a des besoins matériels, certes, mais aussi spirituels, d’où l’image, insistante dans le recueil, de l’homme qui porte un oiseau en lui. Pour écouter cet appel de la transcendance, il faut s’affranchir des contingences de la vie matérielle au moyen de la purification et en se concentrant sur soi-même pour retrouver le sens de l’essentiel :
Um longo longo caminho
Da vida para a palavra.
Decantação purificação
Para chegar ao pássaro.
[………………………]
Entre ditongo e ditongo
Para chegar ao pássaro.
Tu próprio terás de ser
Cada vez mais substantivo. (p. 58)
Le désir de retour à la pureté, qui est une des caractéristiques de la pensée utopique[103], s’exprime ici. D’autre part, contrairement à la satisfaction des besoins matériels, qui est immédiate dans la société de consommation, la recherche de l’essentiel représente un long cheminement hors des sentiers battus de l’aliénation. La dépuration, long parcours initiatique, permet à l’individu de se débarrasser de toutes les entraves qui le lient au monde matériel et médiocre, afin d’accéder pleinement à son monde intérieur pour voir l’envers du décor, l’envers des choses, déceler l’absence d’une autre réalité, qui pourrait l’apaiser si le rêve prenait forme.
Le poète nous renvoie donc à cette dualité de l’homme, attaché viscéralement à la terre et à ce qu’elle représente, mais toujours en quête de plus, de spiritualité, d’un ailleurs où il pourrait pleinement s’épanouir et s’accomplir : « Há palavras como asas / Outras mais como raízes » (p. 60), lit-on dans la troisième partie, où l’image onirique de l’homme habité par un oiseau vert illustre la dialectique entre le haut et le bas. Cette dialectique des contraires, laquelle révèle les contradictions et les tiraillements qui agitent l’homme, s’appuie sur d’autres oppositions du même ordre, comme celle entre Ici et Là-bas :
O pássaro voa por dentro
Do homem sentado à mesa
[………………………….]
O homem que tem um pássaro
É sempre um homem que passa.
Tem qualquer coisa que nem
Se sabe o quê nem de quem
É talvez um mais além
Algo que sobe e que voa
Entre o Aqui e o Ali
Algo que não se perdoa (p. 60, 68)
Signalons aussi l’opposition « Près/Loin », qui participe de la même problématique[104] :
Posso escrever um poema como um barco
Para lado nenhum e toda a parte
E duas vezes a palavra longe
E duas vezes a palavra perto (p. 72)
Notons enfin l’opposition entre le dehors, qui connote le monde extérieur et matériel, et le dedans, qui connote le monde intérieur[105] : « Nenhum lá fora é igual ao que és por dentro » (p. 92). Tout renvoie par conséquent à l’opposition entre l’immanence et la transcendance, entre le matérialisme et la spiritualité. Ainsi, l’homme qui a conscience d’être mortel voudrait vaincre la mort, pour transcender le temps, aussi croit-il parfois à l’abolition de la mort (p. 30). L’appel de la transcendance, dans un monde sans idéal, le conduit à se poser cette torturante question : « Como abolir agora o quotidiano ? », (p. 40). Car l’homme ne vit pas de pain et de vin seulement, il a aussi besoin d’un monde d’harmonie et de beauté :
Talvez ainda o linho e a hortelã
talvez ainda o vinho
a velha mesa
uma branca ternura
um pouco
um pouco de beleza. (p. 100)
Dans une perspective utopique, le temps transcendé va de pair avec l’espace transfiguré ; il faut créer en effet un nouvel espace pour l’homme[106] :
Talvez se encontre um espaço para o homem
não propriamente o frigorífico
nem a ilusão de domingo
talvez se encontre ainda um espaço
como um pouco de pão em cima
da toalha branca. Ou talvez a alegria
nos lagares de Setembro. (p. 96)
La transfiguration de l’espace, le nouvel ordre social qui s’annonce – « Eis aqui / a nova ordem dos séculos. » (p. 98) –, le temps transcendé, tout cela traduit la nostalgie des origines, d’un paradis perdu que l’on voudrait retrouver, comme le montre Jean Servier :
L’utopie délivre l’homme de tout sentiment de contrainte puisque, du même coup, elle le délivre de son angoisse. […]
[…] elle lui propose un bonheur terrestre, puisqu’elle est, par-delà les eaux du rêve ou de l’Océan, le Paradis terrestre enfin retrouvé.
En effet, par bien de ses aspects, l’utopie rappelle le Pays immuable, celui que les mythes de toutes les civilisations placent après la mort comme pour fixer par une image rassurante les angoisses de l’homme : l’Elysée, la prairie heureuse où vivaient, selon Homère, les héros morts : le séjour sans lutte et sans haine où règnent à jamais l’harmonie et la paix.
Elle ne fait que combler le vide entre un paradis perdu et une terre promise. Aussi présente-t-elle de nombreux points communs avec les rites d’initiation puisque par eux, comme par l’utopie, l’individu franchit la mort pour accéder à une nouvelle naissance, transcende sa naissance de chair, nie le lien qui l’unit à une matrice pour renaître d’un ventre d’étoiles, ayant vaincu la mort.
Pour le naufragé qui vient de franchir l’Océan et aborde l’île bienheureuse, […] le mot de passe reste celui que donne Avicenne dans son ouvrage mystique, Le Récit de Hayy ibn Yaqzâ […] : « Si longtemps que tu ailles, c’est au point de départ que tu arriveras de nouveau. »[107]
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